Accueil Ecologie/Environnement Interview Exclu : Gaëtan RAJAOFERA de Greentsika, la startup écolo à Madagascar.

Interview Exclu : Gaëtan RAJAOFERA de Greentsika, la startup écolo à Madagascar.

Par Maëlla Séna Kassa Mbenga
Greentsika

Pour les habitués du blog, nos viseurs comme nous les appelons affectueusement, ils savent que notre cible est composée des entrepreneurs africains et afro-descendants. Peu importe leur localisation géographique dans le monde. Sir Gaëtan RAJAOFERA de Greentsika colle à la description et c’est pour cela que j’ai cherché à rentrer en contact avec lui.

C’est au détour de mes nombreuses recherches sur les entrepreneurs africains, à travers le continent que je tombe sur GreenTsika. Un modèle de startup qui s’est lancé dans la collecte des ordures ménagères à Tuléar, une ville de Madagascar.

Grâce à leur approche innovante de leur travail, en 2017 ils ont reçu le prix de la meilleure entreprise sociale de Madagascar. C’est une distinction offerte par l’association AFAKA avec le soutien de l’Organisation Internationale de la Francophonie. Une année plus tard, en juin 2018, ils ont fait partie des premières start-up à bénéficier du financement de 100Startup.co, une initiative malgache qui a pour objectif de financer et accompagner plus de 100 Startup à Madagascar d’ici 5 ans. Et cette année, ils ont reçu le 3e prix du concours “Startupper de l’année” lancé par la multinationale Total.

Pour nous parler de Greentsika, j’ai interviewé Gaëtan RAJAOFERA, l’un des co-fondateurs de l’entreprise sociale.

VisezLaLune : Bonjour monsieur, qui est Gaëtan RAJAOFERA ?

Gaëtan RAJAOFERA :  Bonjour ! Je m’appelle Gaëtan RAJAOFERA et je suis l’un des co-fondateurs de Greentsika, la première entreprise de collecte de déchets à domicile de Tuléar. Je suis malgache, originaire des hauts-plateaux. Mon parcours professionnel est assez atypique. En effet, à l’origine j’ai une formation de juriste et fiscaliste. Puis, j’ai intégré le monde du journalisme. Et enfin, celui de la communication humanitaire avant de co-fonder Greentsika. L’environnement est une des causes qui me tient à cœur.

Greentsika

Le monde est actuellement face à un danger « imminent » de pollution massive.” Gaëtan RAJAOFERA.

Je suis surtout passionné par ce qui concerne la gestion raisonnée des déchets. Le monde est actuellement face à un danger « imminent » de pollution massive. Et, si l’on n’agit pas, dans les années à venir, la planète – et donc l’être humain-, vont se retrouver dans une situation irréversible. C’est dans cette idée que rejoindre le projet Greentsika m’a surtout motivé. Aujourd’hui, on tente contre vents et marées de maintenir la barre et d’emmener le navire le plus loin possible. Greentsika a ainsi pour vocation non seulement de contribuer à la propreté de la ville, mais aussi d’apporter une solution de gestion raisonnée des déchets tout en étant un vivier d’emplois pour une population dont le taux de chômage atteint les 72%.

VLL : Parlez-moi de Greentsika. Quelle est son histoire ?

G.R. : Tout d’abords, Greentsika est la combinaison de « green » (« vert » en français) et « tsika » (de « isika » ou « nous » en malgache). Ce qui peut être littéralement traduit par « nous sommes verts ». Greentsika est à l’origine une initiative de l’ONG allemande Welthungerhilfe qui avait lancé en 2014 un grand projet d’assainissement solide de la ville de Tuléar avec le financement de la BMZ (Coopération Allemande). Dans une ville comme Tuléar, et d’ailleurs comme un peu partout à Madagascar, les déchets des ménages sont souvent ramenés dans les bennes à ordures ou aux lieux indiqués par des pré-collecteurs informels.

Elle est issue de l’échange innovant et créatif d’une équipe des 6 personnes.” Gaëtan RAJAOFERA

GreentsikaIl s’agit d’un métier très ancien, où les travailleurs vivent dans des conditions déplorables sans aucune garantie sociale. L’ONG Welthungerhilfe, parmi les nombreuses activités menées, souhaitait formaliser celle-là et surtout fournir des conditions décentes d’emploi à ces travailleurs. De ce constat est née l’initiative Greentsika. Elle est issue de l’échange innovant et créatif d’une équipe des 6 personnes. Des individus qui ont conçu une combinaison de moyens technologiques, humains mais surtout sociaux, afin d’améliorer cette pré-collecte de déchets ménagers. Greentsika a démarré officiellement ses activités en octobre 2017. Après le lancement, et une période d’accompagnement de la Welthungerhilfe, elle est ainsi devenue une entité indépendante. Elle est aujourd’hui dirigée par ses quatre associés.

VLL : Comment Greentsika procède exactement ?

G.R. : Greentsika est un service de collecte de déchets à domicile. Cela signifie que nous passons chez nos clients selon un rythme préétabli et un calendrier précis. Nous récupérerons leurs déchets et les déposons ensuite dans la benne à ordures la plus proche. Pour cela, les ménages peuvent venir s’inscrire et choisir le type d’abonnement qui leur convient le mieux. Cela peut varier de deux passages par semaines à des passages quotidiens. En échange, ils doivent payer un abonnement mensuel (qui sont les plus compétitifs sur le marché, pré-collecteurs informels compris). Le ménage, quant à lui, reçoit une carte de membre équipée d’un code barre. C’est grâce à ce code barre que d’une part, nos employés savent si le ménage est bien à jour dans le paiement de son abonnement ou pas. C’est-à-dire s’il peut prendre ses déchets ou non. D’autre part, ce code nous permet également de savoir si nos employés sont bien passés chez nos clients. Il s’agit d’un suivi en temps réel puisque tous nos clients sont géolocalisés.

Dans un premier temps, nous avons opté pour les paiements mobiles.” Gaëtan RAJAOFERA

Pour le moment, le service Greentsika n’est disponible que dans la commune urbaine de Tuléar. Ville située à presque 1000 km de la capitale Antananarivo. Une des particularités de Greentsika, c’est aussi le fait que nous avons misé sur le minimum de circulation de cash. Pour cela, il a fallu trouver un moyen de paiement, le plus simple possible. Mais qu’il soit le plus adapté pour un pays dont la population est à plus de 50% analphabète. Dans un premier temps, nous avons ainsi opté pour les paiements mobiles. Solution que l’on trouvait assez facilement accessible pour tout le monde. Il faut savoir que Madagascar compte plus de 11 millions de possesseurs de téléphone mobiles. C’était là donc une belle occasion. Dans un second temps, nous avons développé notre propre solution de paiement que l’on a baptisé « Green Crédit ». Grâce à notre solution, tout abonné au service peut recharger sa carte de membre n’importe où dans la ville auprès de ce qu’on appelle les « cashpoint » par exemple. La sécurisation de son paiement est possible grâce à l’envoi d’un SMS de manière instantanée sur son numéro personnel. Aujourd’hui, nous mettons à profit l’utilisation de ces deux technologies afin d’être le plus accessible possible mais aussi pour empêcher toute velléité de détournement ou fraude.

VLL : Le matériel que vous utilisez (les cyclo-bennes) est-il entièrement fabriqué par vous ?

G.R. : Le matériel que nous utilisons, dont notamment les cyclo-bennes, est fabriqué localement par des artisansGreentsika spécialisés. Comme mentionné avant, les déchets collectés auprès des ménages sont emmenés vers la benne à ordures la plus proche. Ces bennes sont par la suite acheminées vers le Centre de stockage et de valorisation des déchets de la ville (construit en 2016 par l’ONG Welthungerhilfe). Là-bas, ils sont triés et traités. Puis, certains sont transformés. Le tout dans une idée d’économie circulaire. Outre les cyclo-poubelles, le service repose aussi sur l’utilisation de Smartphones. Chacun de nos employés est équipé d’un smartphone qui lui-même contient une application mobile entièrement conçue par nos soins. Notamment grâce à notre partenaire technologique Startapps Madagascar.

Greentsika emploie actuellement une vingtaine de personnes.” Gaëtan RAJAOFERA

On peut ainsi avoir un aperçu du nombre de clients, de paiements, le suivi des stocks, les ressources comptables… Nous avons en effet opté pour une portabilité maximum afin de pouvoir nous déployer très rapidement peu importe le lieu ou l’endroit. En plus de tout cela, afin d’assurer la sécurité de nos employés et vu le milieu assez difficile dans lequel ils travaillent, nous mettons à leur disposition des équipement de protection individuelle (EPI). Ce sont des bottes, des gants, des combinaisons, casquettes… Greentsika emploie actuellement une vingtaine de personnes. Il y a des pré-collecteurs qui sont les personnes chargées de la collecte de déchets. On y trouve aussi les vulgarisateurs, qui s’occupent du suivi du service, de l’animation et l’adhésion des nouveaux clients. Et enfin, l’équipe technique, dont notamment le technicien logistique, pour tout ce qui concerne l’entretien du matériel utilisé. Et l’équipe en back-office qui s’occupe des réclamations des clients ainsi que de la mise à jour des applications utilisées…

VLL : Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées pour vous lancé et quels sont vos challenges maintenant ?

G.R.: Les difficultés que l’on rencontre sont le lot de tous les entrepreneurs. Les soucis de liquidités, le règlement des salaires, les dépenses prioritaires, le suivi des atteintes des objectifs commerciaux… Une des difficultés rencontrées également c’est la gestion en elle-même des ressources humaines. On a le plus souvent affaire à des personnes qui n’ont
jamais eu d’emploi. La plus part du temps elles ne connaissent pas le code du travail ainsi que les procédures juridiques comme le droit au congé ou encore le paiement des impôts sur le salaire. Mais heureusement, ce sont des difficultés surmontables avec un peu de persévérance et beaucoup d’échanges.

Greentskia

Il est très important d’échanger que ce soit avec nos employés ou avec nos clients. On essaie de savoir au maximum ce qu’ils pensent de telle ou telle chose avant de prendre nos décisions. On tente au maximum, en plus d’être social, d’être participatif au maximum.

Actuellement nous desservons environ 1 000 ménages sur toute la ville de Tuléar.” Gaëtan RAJAOFERA

Nos challenges, c’est évidemment l’expansion et la scalabilité du service. On tente de proposer à notre clientèle actuelle et future, un service disruptif dans un tunnel optimisé et entièrement orienté high-tech. Actuellement nous desservons environ 1 000 ménages sur toute la ville de Tuléar. Ce qui est très peu quand on sait que la ville compte 32 000 ménages. Même si notre clientèle représente à peu près plus de 6 000 habitants. En outre, l’un de nos challenges est d’atteindre un taux optimal de paiement. Il y a encore des blocages. Comme par exemple les clients difficiles et l’état de pauvreté de la ville dont il faut que la propreté soit acquise comme une priorité.

VLL : Quels sont vos projets d’avenir ?

G.R.: Notre prochain objectif est évidemment de couvrir toute, ou au moins une grande partie de, la population de Tuléar. Et, on espère y arriver le plus rapidement possible. Heureusement, nous bénéficions de l’appui indéfectible de Welthungerhilfe. Parmi nos projets, certains aussi sont déjà en cours. Par exemple, nous désirons être capables de diversifier nos activités avec la vente de produits dérivés toujours liés à la thématique des déchets comme les poubelles ou même les sacs poubelles. Et enfin, parmi un de nos plus grands défis, nous espérons étendre le service à d’autres villes de Madagascar voir même au-delà de nos frontières.

VLL : La collecte des ordures ménagères est-ce un business rentable ? Comment gérez-vous la concurrence dans un secteur qui séduit de plus en plus ?

G.R. : La rentabilité est à mon avis le corollaire du développement de la société. Rentabilité doit rimer avec efficacité et satisfaction. Grâce à notre service entièrement appuyé par les nouvelles technologies, nous avons pu proposer un service suffisamment professionnel face à une concurrence surtout composée de travailleurs informels.

Greentsika

Nos prix défient également toute concurrence jusqu’à présent. Et nous permettent d’être financièrement autonomes malgré des charges des plus en plus importantes.

VLL : En Afrique (et je l’espère à Madagascar), l’entrepreneuriat est en train de prendre une certaine impulsion. Que diriez-vous à vos frères africains pour les encourager à se lancer eux aussi dans une activité qui leur tient particulièrement à cœur ?

G.R. : L’entrepreneuriat est un monde truffé de surprises, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Ce n’est pas toujours évident mais ce n’est pas une raison pour baisser les bras. Avec du courage mais surtout de la persévérance, on peut y arriver. Pour nos frères africains mais aussi malgaches, l’Afrique a besoin d’une nouvelle génération de personnes qui n’attendent pas mais qui agissent, des personnes qui croient en elles-mêmes pour y arriver. Car désormais il faut agir, ce n’est que de cette manière que l’on pourra inverser le cours des choses et ce sera aussi comme ça que l’on pourra offrir le futur que méritent les générations qui vont suivre.

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